Autour du fleuve Niger

Un pouls bat dans le Sahel. Enfant des monts de Guinée, le fleuve Niger s’exprime en flots spontanés jusque dans le désert. Au rythme de ses crues, agriculteurs, pêcheurs, et éleveurs s’imbriquent sur ses rives gorgées de vie. Mais depuis 30 ans, les sécheresses viennent briser la subtile harmonie, le Niger ensablé s’affaiblit. À son chevet, les ONG tentent de le soigner, les nations pensent à le dompter. Pour le rencontrer, suivez le piroguier…

2014
Un pouls bat dans le Sahel. Enfant des monts de Guinée, le fleuve Niger, le "Djoliba", s’exprime en flots spontanés jusque dans le désert. Au rythme de ses crues, agriculteurs, pêcheurs, et éleveurs s’imbriquent sur ses rives gorgées de vie. Mais depuis 30 ans, les sécheresses viennent briser la subtile harmonie, le Niger ensablé s’affaiblit. À son chevet, les ONG tentent de le soigner, les nations pensent à le dompter. Pour le rencontrer, suivez le piroguier…
 
Reportage (écrit) paru dans Terre Sauvage en 2005
Au-dessus des pieds nus sur la planche, le boubou vert pomme fait figure de proue. Ou de steward, qui indique les issues de secours aux passagers, les mains bien parallèles devant le visage. La bonne voie, c’est tout droit. Soudain, s’armant de sa perche, il fouette l’eau à gauche, fouette l’eau à droite. Avec calme, expérience. Dans le fleuve Niger, les rochers guettent. Tel un chef d’orchestre aquatique, El hadj Damagué fraye un chemin à la pirogue décorée. Gestes précis, fascinants, destinés à guider son copilote à l’arrière, pendant que les jeunes écopent au milieu.
El hadj Damagué, lui, doit encore éviter les palangres, des lignes d’hameçons que d’autres pêcheurs font flotter en travers du fleuve. La nuit, il doit connaître le repère du vieux crocodile. Le jour, il doit laisser passer museaux et cornes de lyre des zébus, ceux qui franchissent le fleuve un enfant agrippé à leur queue, à la recherche d’herbe fraîche.
El Hadj Damagué doit encore repérer le dos rond d’un bébé hippopotame (Hippopotamus amphibius) qui ressemble à un petit rocher gris. La hantise des piroguiers : « si l’hippopotame croit qu’on attaque son petit, il peut renverser la pirogue, nous écraser sous ses sept tonnes, ou bien nous croquer ! » À Ayorou, ville quasi-frontière du Niger vers le Mali, une dizaine de personnes meurent ainsi chaque année.
En face, dans les champs, cataclysme : des manèges de « mange-mil », des travailleurs à bec rouge (Quelea quelea), des passereaux, s’abattent en tourbillons noirs sur les cultures.
Près d’eux, seins nus au milieu des canards, les femmes profitent du bain quotidien pour cogner le linge contre une pierre plate, les jeunes filles pour récurer les marmites avec un morceaux de filet. Au soleil couchant près des acacias, les silhouettes graciles s’échangent rires et mousse.
De loin, le muezzin appelle à la prière depuis une charmante mosquée ocre en « banco », l’argile du fleuve tenue par de la paille, le matériau architectural par excellence. Sur le trottoir humide de la rue liquide, on s’écrie « fofo ! » (« comment ça va ? » en Djerma)
 
Embarquant commerçants, malades, bétail, sacs de riz, vélo, sel du désert et poisson du delta intérieur, les longues pinasses (pirogue à moteur) surchargées transportent aussi les nouvelles, à la vitesse du courant. Les décès, les invitations au baptême, où, dit-on, les incantations aux génies du fleuve protègent le nouveau-né de la noyade. Mais les premières informations échangées à l’ombre d’un manguier, ce sont les prix des marchés, du poisson à vendre, du mil à acheter. Et surtout, la hauteur de l’eau en amont : «l’eau est montée à Bamako » « les éleveurs ont déjà traversé »…
 
La décrue et ses lots de carpes, de silures (poissons-chats), de capitaine (qui pèse jusqu’à 50 kg) attirent les campements de paille de pêcheurs Bozos -les premiers habitants du fleuve- Somonos, Sorkos. Sous l’égide de leur maître des eaux, ils utilisent tour à tour les nasses, côte à côte dans des petits bras-, la senne ou djoba – un long filet tiré collectivement sur la berge-, l’épervier –un filet rond lancé d’un geste stylé comme un disque-(photo) et le filet dormant, en travers du courant.
À la décrue du fleuve, en suivant le retrait de l’eau, les éleveurs Peuls, dans le delta intérieur, ou les Tamashek (Touaregs) et les Bella dans la boucle du fleuve, viennent profiter du bourgou (Echinocloa stagnina). Très nutritive pour le bétail, cette longue graminée vivace pousse dans l’eau sur tous les sols argileux qui bordent le fleuve. Pendant la saison sèche, particulièrement difficile dans l’« arrière-pays » sahélien aride, le bourgou assure la « soudure » fourragère entre février et avril. Tant, que le fagot se vend à bon prix. À leur tour, les vaches fertiliseront la future zone inondée où sera cultivé le riz.
 
 
Les éleveurs sont les plus touchés. Dans les années 70, ils ont perdu la majorité de leur cheptel -leur banque sur pattes-, les poussant à se sédentariser et à se diversifier dans l’agriculture… Leurs troupeaux pâturent la steppe sahélienne au-delà de ses capacités amoindries et les maigres arbustes disparaissent, laissant le sol dénudé.
 À Tombouctou, ville mythique de « la rencontre de la pirogue et du dromadaire », les canaux qui arrivaient en ville sont taris, le port se retrouve à 10 km de la ville.
 
Les eaux usées rejetées par les villes charrient choléra et bilharziose, dont on meurt encore sur les bords du fleuve. Elles font aussi proliférer la jacinthe d’eau (Eichhornia grassipes), une plante invasive à la fleur violette, qui se diffuse par le courant, obstrue les zones calmes, étouffe le bourgou, et augmente l’évaporation. Gil Mahé, hydrologue à Institut de Recherche pour le Développement, minimise : « à l’échelle du fleuve, la pollution est infime ».
 
Flagrant entre Tombouctou et Gao au Mali, dans la boucle du Niger qui frôle le Sahara avant de bifurquer vers l’Atlantique. Le vent entraîne le sable orangé sans entrave vers les villages, les prenant en tenaille entre la dune et le fleuve.
Sur le troisième fleuve africain, l’harmonie bien huilée est menacée : les sécheresses des années 70 et 80 (notamment 1973/74 et 1984) et leurs cohortes de famines sont restées gravées dans les esprits et le paysage. Les pluies ont diminué de plus de 20%, les débits de 40%. Les hautes eaux ne tiennent plus quelques jours, inondant une surface moindre. Or quantité d’eau et temps d’inondation sont cruciaux pour la pêche et la riziculture : depuis 30 ans, les productions chutent.
Au mois d’avril, «le fleuve est une plage, on peut le traverser en voiture, impensable quand j’étais jeune ! », s’angoisse Mahamane Touré, le maire de Bourem. En 1985, le Niger s’est arrêté de couler à Niamey, la capitale du Niger. À Tombouctou, ville mythique de « la rencontre de la pirogue et du dromadaire », les canaux qui arrivaient en ville sont taris, le port se retrouve à 10 km de la ville.
 
À Bourem au Mali, le groupement dirigé par Salma Boulkassou s’est organisée pour planter en 2003 des prosopis sur 5 hectares, mais surtout les protéger des chèvres et des moutons. Et venir les arroser, à tour de rôle, un seau sur la tête. Courageuses, mais pas le choix : « en juillet 2003, le fleuve était complètement coupé, nous n’avions plus d’eau ».
Les pluies semblent oublier le Sahel, et le réchauffement de la planète ne risque pas d’y remédier. Si à long terme, le Niger peut frôler la catastrophe écologique, il n’en oublie pas sa générosité naturelle. Poissons, viande, riz, argile, plantes médicinales, « génies de l’eau » : il prodigue encore les ressources capitales pour la survie, mais aussi les cultures plurielles des peuples qui en vivent de manière égalitaire. Et c’est en comprenant leur fonctionnement subtil qu’on pourra sauver le « djoliba ». Pour que les pirogues restent bondées de vie, pour qu’humains, martins-pêcheurs pie et hippopotames écrivent longtemps leur roman-fleuve
Les lèvres asséchées par l’Harmattan, le vent du Nord-Est, les yeux plongés dans le regard du fleuve, le piroguier El hadj Damagué sourit : « Je suis né dans l’eau. Si je suis loin du fleuve pendant deux heures, je m’ennuie. Je suis allé jusqu’à La Mecque, mais c’est encore lui le plus beau. La vie ici est meilleure à n’importe où. Si le Niger était une femme, je l’aurais épousée. »

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